LES CHRONIQUES DE LOUISETTE

HUMAN SCALE – la petite échelle vu par Louisette

Louise Doumeng accompagne, à sa façon, l’équipe de HUMAN SCALE – la petite échelle lors des premières représentations de la création du 12 au 17 novembre 2018 à Montval-sur-Loir.

Retrouvez ses chroniques quotidiennes ici et sur la page Facebook de Zutano BaZar

#1 – LOUISETTE DÉBARQUE À MONTVAL-SUR-LOIR
 

@Louise Doumeng

9 novembre 2018
Cette semaine, dans ma boîte aux lettres bruxelloise : une curieuse invitation.
L’invitation au voyage à échelle humaine : HUMAN SCALE
Quésaco ?
Viens. ÇA VA DANSER ! C’est signé Florence Loison.

Oui, mais où ?
Eh bien à Montval-sur-Loir, the place to be.
Sortez votre carte de France les amis !
Faites un segment entre Le Mans et Tours. Vous voyez où se situe Le Mans, quand même ?
Faites un point au milieu du segment. Vous y êtes. (Enfin nous y sommes, car ma valise est prête.)
Montval-sur-Loir mais anciennement Château-du-Loir est une commune du département de la Sarthe, peuplée de 6200 habitants. Mais si, tout va bien se passer.
Mais qu’est ce qui va se passer finalement ?
Eh bien, le voyage,
« D’aller là-bas vivre ensemble ;
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble
»

Comment pouvez-vous ne pas être au courant alors qu’on en parle déjà jusqu’en Belgique ?
Une invasion se prépare. La danse va envahir Montval-sur-Loir et n’épargner aucun lieu : un hôtel restaurant, un bar tabac, une industrie, une agence bancaire, un lieu surprise. Ils ont tous dit oui. Oui à Florence Loison chorégraphe, qui prendra possession de ces lieux pour danser. Bref, ce sera tout comme au théâtre, mais vous serez à la banque. La danse vient enfin jusqu’à vous. Réjouissez-vous !
Où que vous soyez, elle arrivera à vos chevilles et vous saisira à bras le corps. En un clin d’œil, vous ne saurez plus où donner de la tête. Vous arriverez les mains vides comme pour une course furtive, mais vous ressortirez bouche-bée de votre passage par le bourg. Florence s’est encore une fois coupée les cheveux en quatre. Évidement. Alors ne prenez pas vos jambes à votre cou, c’est un métier à part entière. Laissez-vous surprendre par ce territoire comme inspiration, comme matière première et puis finalement comme réceptacle de ces danses particulières et dédicacées. Je sais. Qui l’aurait cru ?
Mais soyez donc comme Saint Thomas, qui ne croit que ce qu’il voit et venez vous en convaincre la rétine !

À partir de mercredi 20h, puis tous les soirs et même en journée pour ceux qui ne peuvent pas le soir. Vous ne verrez plus jamais votre agence bancaire de la même manière. Si ce n’est pas le rêve. Et pour que cela existe, pour que cela se développe ailleurs et autrement, dans d’autres territoires, soyez le liant de cette folie, le messager poétique et collectif de ce possible : vous pouvez participer à votre échelle au financement de Human Scale. https://www.helloasso.com/associations/zutano-bazar/collectes/human-scale-la-petite-echelle

Si jamais vous ne venez pas à Montval alors que c’est the place to be, et que ça vaut vraiment le détour j’emmène mes crayons et mes aquarelles pour vous raconter ce voyage. Chaque jour de la semaine prochaine, je vous écrirai aussi comment ce trio féminin va chorégraphiquement désacraliser, j’en suis sûre nos rapports à ces lieux dits quotidiens.

#2 – HUMAN SCALE – la petite échelle chez ARO Welding Technologies
 

@Louise Doumeng

Lundi matin 9h30, ALORS WHAAAT’S UP MONTVAAAAAAAAL ?
Ah, non.
En fait je suis toujours en route…
Bon d’accord, je ne sais pas ce qui m’a pris d’être aussi communiste ce matin : au départ de Nantes, j’ai paramétré mon GPS en mode itinéraire sans routes payantes. Mais si j’avais su que ça me coutait en fait une heure supplémentaire de voiture. Hum hum. Quand on vous dit que le temps c’est de l’argent.

Arrivée à Montval dans les temps, RDV chez ARO Welding Technologies : une entreprise connue pour la conception et la réalisation de systèmes de soudage. Dans cet entrepôt nous sommes cueillis à l’entrée par la dame de l’accueil à l’accent anglais imposant, à la jupe écossaise fendue et aux escarpins en velours comme on n’en fait plus. Avec elle, nous cherchons épiquement les danseurs, qui sont dans la partie usine but where is it ? Elle ne sait pas où se trouve cette partie. On se met à chercher l’usine dans l’usine. Everything is all right. Nous avons croisé beaucoup d’hommes en chemises rentrées dans le pantalon, et à chaque fois notre amie anglophone nous a précisé en riant : « Non, lui, il ne danse pas, c’est sûr ». Qui sait ? Il est peut-être ceinture noire de danse de salon, Miss Elisabeth ! Trêve de rigolade, stop kidding, enfilez vos coques de sécurité au bout de vos orteils and let’s go.

Dans l’industrie, chacun est à sa place et fait ce qu’il a à faire, mais sous une musique originale, qui n’est sûrement pas la radio locale. Quoi que. Florence Loison est aux commandes dans son coin avec les danseuses répétant une dernière fois, avant la première qui aura lieu à 13h15 devant 30 des 300 employés d’ARO, puis une deuxième fois à 15h15.
Elles sont 3 dans la profondeur des rayons carrosserie, entre cartons, vices et boites en plastiques colorées. Telles les triplettes de Belleville, toutes très différentes, mais ensemble créant une unique teinte, une atmosphère décalée et électrique. Des ouvriers traversent l’usine. Ils prennent des cartons, choisissent des pièces métalliques. Les charriots passent et repassent. Ambiance studieuse, mais c’est un jour spécial aujourd’hui à l’usine. Les triplettes vont faire le beau temps, ou du moins briser la glace. Elles seront le monde imaginaire de l’entrepôt pour quelques heures.

Durant la première, en bleu de travail ou en costard, tous les employés regardent, écoutent et lisent entre les lignes de la chorégraphie.

Un jeune homme devant moi, tourne sans cesse sa tête vers l’extérieur, comme par réflexe. Pourtant je ne crois pas qu’il s’ennuie. C’est plutôt comme si c’était un peu difficile à regarder par instants, d’affronter d’un coup tout ce qui se déroulait sous ses yeux. Toute cette grâce, tout ce dynamisme synchronisé et cette beauté, ces émotions, ces corps libres, ces mots. C’est vrai que ça peut-être un peu brutal, quand on n’a pas l’habitude, quand on n’a jamais vu ça, quand on ne savait même pas trop que ça existait.

« Ça doit forcément vouloir dire quelque chose », « bin oui, c’est un drame ! » « Enfin je ne sais pas c’est ma première pièce de danse ». « Et t’as vu à ce moment-là quand elle était devant, c’est toi qu’elle regardait ». « Moi j’étais à fond dedans, je me suis vu dans un film ».

Le film de la vie. Le temps qui passe et fini. Les corps qui s’agitent puis ralentissent. La chair qui se déplace. Les muscles qui se décontractent. Mais la voix qui dit. Qui dit de l’intérieur toute cette vie qui se passe et s’est passée. Nous l’avons tous déchiffré à notre échelle. Notre condition humaine étant toujours la seule à tous nous rassembler.

#3 – HUMAN SCALE – la petite échelle chez ARO Welding Technologies, la suite
 

@Louise Doumeng

Jour 2 à Montval-sur-Loir dans l’aventure chorégraphique Human Scale et 2ème tournée chez ARO Welding Technologies. Toujours badger pour rentrer, toujours les coques de sécurité au pieds, mais fini les rayons carrosserie. Nous sommes maintenant dans la zone câblage machines. Rien à voir avec hier puisque l’espace est beaucoup plus étendu et offre d’autres perspectives : d’autres travailleurs dans notre champ de visions. Nous recevrons donc plus de public puisque l’espace le permet, toujours sur deux représentations : à 11h15 puis à 15h20.

On oublie qu’on est dans une usine. Et puis d’un seul coup on s’en souvient. Et on se dit, qu’est-ce qui se passe ? Et surtout qu’est ce qui s’est passé dans la tête du patron de cette entreprise pour accepter un tel projet ? C’est dingue. Parce que là on vit les jours vifs du sujet, les employés ont la possibilité s’ils le veulent de venir voir sur leur temps de travail, le spectacle qu’impose Florence dans un espace de l’entrepôt, son, costumes, technique, équipe au plateau, équipe hors plateau. Mais avant ça, elles avaient déjà dû envahir et cohabiter avec les travailleurs sur tous les temps de création et de répétitions. Bé ouais. Ainsi cet homme défie bien tous nos préjugés et dit à une chorégraphe : Oui. Venez. Et faites. C’est l’effet Florence Loison. BAM BAM BAM. Cet effet mélangé à un peu de curiosité et d’ouverture d’esprit rend tous les murs franchissables, franchis, démolis, cassés, fracassés, morcelés, émiettés, jetés. Regardez. Les gens se rassemblent.

Première représentation de la journée, très bien reçue et saisie par ses regardeurs. « On les a attrapés. »
L’après-midi, ils étaient déjà beaucoup plus dissipés avant même que la présentation commence, surexcités, comme des enfants à la recréation. Ça blague, ça se taquine entre eux. Nous attendons les retardataires. Florence va jusqu’aux ateliers des travailleurs environnant, c’est la dernière séance de Human Scale à ARO, qui se laissera tenter ? En tous cas pas le travailleur qui a trop de travail et qui doit travailler, sans ça le travail ne sera pas fait et ça, c’est ce qui compte. Selon Marie la danseuse c’est tout autre chose qui compte puis qui décompte. Mais bon, elle dit que tout ça c’est normal, puisque d’abord on ne s’en rend pas compte que ça compte.

« Et Monsieur Thierry, il n’est pas là ? C’est dommage ça le détendrait celui-là »
Tendre et détendre voilà des questions qui parlent de cette performance.
Thierry dit qu’il est trop sérieux pour tout ça.
« Pourtant Thierry je l’ai vu se déchaîné sur le dancefloor lors de la fête de Noël. » Thierry restera dans son bureau se préserver pour Noël approchant et nos danseuses se déchaîneront telle une soirée d’exception chez ARO.

L’homme à la machine derrière regarde. Il reste à son établi tout en jetant des regards continus et abondants sur ce qu’il se passe. Sur elles. Elles qui s’agitent, qui se meuvent, qui s’ébranlent. Elles qui s’échauffent, qui luttent et s’entêtent à résoudre une énigme. L’énigme sans solutions. L’énigme de la vie, ou toute votre énergie générée n’y changera rien. Et pourtant rien de si urgent à transmettre que l’urgence de vivre maintenant, puisque bien sûr on l’oublie. Qu’est-ce qu’on n’oublie pas devant son établi gris et sa masse de choses à faire ? Mais n’attendez pas Noël pour vous laisser surprendre, n’attendez pas Noël pour ce qui compte.

#4 – HUMAN SCALE – la petite échelle au milieu des dentifrices et des pastilles au miel
 

@Louise Doumeng

Le projet chorégraphique -Human Scale- se promène dans la ville de Montval-sur-Loir. Ce mercredi, la danse a quitté l’entreprise de soudage ARO Welding Technologies pour déménager dans un lieu « surprise ». La même pièce dansée sera toujours égale à elle-même mais autre part, dans une autre réalité : dans un autre lieu du quotidien. Et où allons-nous quotidiennement ?
Les mots du corps qui parlent du temps qui passe et change le corps, auront une toute autre résonance dans ce lieu préoccupé par le soin.
Entre le rayon dentifrice pour gencives fragiles et le présentoir mobile des pastilles au miel, l’espace est ric-rac, serré, condensé. Pour danser et pour regarder. À l’heure du déjeuner, on tente d’imaginer la proximité nécessaire entres les personnes pour en faire rentrer 25 : C’est le fou-rire collectif. Puis le banc qui ne semble pas très solide, manquerait plus que tout ce petit monde finisse par terre. « Il y aura de l’arnica. » s’amuse la pharmacienne. Mais pas seulement, elle pense aussi tel un vrai membre de l’équipe technique, elle retire les étagères pour le confort dorsal du public et recouvre les lumières du terminal de paiement électronique pour faire un noir complet. Florence l’embrasse.
Ça a basculé.
Ça y est.
La pharmacienne a fini d’agencer l’espace pour que le spectacle se passe.
Ça a basculé. Les gens prennent place dans cette expérience à leur échelle.
Fermeture de l’officine 19h30. Réouverture « officieuse » des portes à 20h.
30 petites minutes entre le dernier client et l’arrivée des filles au milieu d’une salle de spectacle comble. Ça s’est passé.

On oublie le reste, on ne voit plus ce qui nous entoure, on est plongé dans l’histoire et puis on est rappelé par l’architecture qui nous entoure. Nous sommes au milieu de tous ces produits, de toutes ces marques, qu’on veut nous faire voir, qu’on veut nous vendre. Et qui elles, veulent nous vendre quoi au juste ? Une jeunesse éternelle ? L’inévitable réalité ? On ne sait plus où donner de la tête entre crème du jour et bas de contentions, crème régénération intense et protections pour incontinence. Vous venez acheter une crème anti-âge, vous repartez déjà avec une canne. Les dégâts du temps sont irrémédiables, mais pour autant toujours on continue de croire que peut-être… alors tout ceci devient une angoisse pour beaucoup et un business pour d’autres. Les murs de la pharmacie n’ont pas besoin de parler. Tout est là. Le moins essentiel mais aussi l’essentiel.
Comment le corps dénudé de Pauline qui nous semblait si sensuel hier devant les regards surtout masculins des employés d’ARO, devient d’un seul coup dans les rayons de la pharmacie un corps fragile, un corps qui pourrait être malade : un corps à soigner.

« Avec le temps tout ce qui était invisible à l’œil nu apparaît. » Notre fidèle corps qu’on ne peut jamais quitter, comment peut-il en restant si près de nous, toujours un peu plus foutre le camp ? À la fin, c’est plutôt lui qui nous quitte. Nous on s’accroche à ce que l’on ressent, à ce que l’on voit, à ce que l’on vit, aux émotions.

De l’émotion il y en a eu beaucoup ce soir dans ce contexte étriqué. Les filles nous ont submergé. Conséquence pharmaceutique ? Je ne sais pas, mais nous avons fini en beauté. Le pot de Sophie Jousse, entre les produits Saforelle, Intima et Hydralin, tellement glamour, ça aussi on ne pensait pas un jour prendre un verre de jus et papoter autour du rayon du malaise.

#5 – HUMAN SCALE – la petite échelle à l’agence bancaire, l’aventure continue.
 

@Louise Doumeng

Nous sommes le jour 4 et la fatigue du cumul des représentations se fait sentir. Marjorie a un torticolis, Marie est malade. Comment vous dire ? Sur 3 interprètes, on commence à s’inquiéter. Même moi, Louisette la chroniqueuse suis atteint du syndrome de la patraqu’ittude. Mais show must go on, les deux sessions auront bien lieu à 14h et à 19h30. Et ce ne seront pas les moins émouvantes. « Il y a quelque chose qui lâche, à cause de la fatigue, à cause de l’histoire qu’on traverse » dit Florence. À force de remuer l’histoire, c’est elle qui nous remue, voilà ce qu’il se passe.

Les murs du Crédit Mutuel sont jaunes comme dans les cuisines de nos parents il y a 15 ans. Une couleur que plus personne n’a vraiment envie de voir. Une répétition générale spéciale pour les agents de la banque avait déjà eu lieu la semaine dernière. Ici, nous avons dans une agence pleine d’hommes et de femmes au travail, visible à l’œil nu leurs bureaux aux murs transparents.

La directrice de la banque apprêtée : Bonjour Madame Loison. Tout va bien ? C’est bon ?
« C’est très bon » répond Florence enjouée.
Et pourtant ça n’a pas toujours été évident. Bien que l’agence bancaire accepta assez vite, il semble, la proposition de Florence, il y a eu toutes ces répétitions tourmentées pendant les heures d’ouvertures de la banque. L’espace de confidentialité n’étant pas parfaitement confidentiel, des regards noirs sont lancés aux danseuses qui elles, chorégraphient allègrement au milieu de discussions virulentes à propos d’argent. C’est pourquoi le fameux « Eh mais qu’est-ce qu’on fout là ? Ce n’est pas notre place ! » a pu résonner dans la tête de Florence.
Mais puisque nous aussi on parle d’argent, puisque la pièce parle de nous tous, nous tous qui allons à la banque, ce sera malgré les difficultés apparentes, the place to be.

Certains boycotteront le spectacle in situ à la banque, par principe de ce qu’est et représente l’agence bancaire. C’est drôle. J’ai l’impression pourtant que c’est par conviction et par lutte contre les effets du capitalisme, que c’est encore plus fort de danser dans une banque. Il faut bien gagner sa vie. « Même si on a déjà notre vie » nous rappelle Marie. L’argent est lié très directement à la question de vie. Quel genre de vie pouvons-nous nous offrir, puisque ça coûte de vivre ?

Ici ce lieu donnait un autre corps au texte et aux chorégraphies de Human Scale. À chaque fois la pièce se teinte amplement par ce que le lieu connoté ajoute à la matière première. Voilà une création qui circule et qui s’imbibe de tous les pigments qu’elle rencontre.

#6 – HUMAN SCALE – la petite échelle au bar-tabac Le Celtique.
 

@Louise Doumeng

Vendredi matin et c’est reparti, nous re-voilà dans le centre de Montval-sur-Loir pour une nouvelle expérience. Nous jouons aujourd’hui notre trio féminin au troquet du coin à 10h30, puis à 18h. Bienvenue au Celtique.
Le Celtique est un classique, un endroit qui réunit des habitués du café croissant loto journal, mais pas seulement. La bière au petit déjeuner étant toujours une option possible. Réveil en douceur avec un peu de Hard Rock en fond musical. C’était donc ici que Florence Loison a dû s’enfiler des litres de café avant de pouvoir bouger le moindre petit doigt chorégraphiquement parlant. Transformer les paroles en actes, apprivoiser l’autre et le convaincre, voilà une affaire qui nécessite beaucoup de temps et de talent.

L’immense comptoir du bar accueille une ribambelle de clients, tous, la tête tournée vers la droite où les filles investissent l’espace.
La patronne du bar précise à ses fidèles clients : « C’est de la danse moderne sur le thème du vieillissement », les deux vieux répondent dans une explosion de rires « Aaah bah ça ce n’est pas pour nous ! »
C’est fou quand même. A côté du vieillissement, la danse contemporaine ne fait plus peur du tout.

ALORS ? C’EST QUI LE GRAND MÉCHANT LOUP ? Ne le cherchez pas ici. Ce bar-tabac n’a pour ce mois-ci qu’un seul vice. Et oui ! Le mois sans tabac, par le Celtique ça donne ça. « C’est le mois de la vapote, je ne renouvellerai pas mon stock de tabac du mois, aller l’achetez en face, et revenez boire un coup » Et nous on arrive, et on croit qu’on va surprendre… mais c’est les autres qui nous surprennent !

Elles. Elles restent. Elles restent étonnantes dans ce décor. Pour la neuvième fois de la semaine, elles se sont dit « merde ». Elles sont habitées par la joie, par la peine. Elles sont sur un bateau qui flanche. Pauline danse avec son mort. Elles triment au travail. Elles cravachent. Elles s’arrangent le visage à l’endroit. Elles se souviennent puis elle oublient. Mais elles échafaudent un plan. Elles cherchent une sortie. Elles décollent le plafond. Elles cherchent quelque chose qu’elles ont perdu. Elles sont tantôt furieuses, d’autre fois malicieuses. Et depuis le début : hypnotisantes.

#7 – HUMAN SCALE – la petite échelle à L’Hôtel restaurant de la Gare
 

@Louise Doumeng

Dernier jour de Human Scale. La fin de cette tournée a lieu à l’Hôtel de la Gare. Les représentations sont pour 11h au bar, et à 18h dans la salle du restaurant.

Moi, je proposais aussi une nocturne, dans une des chambres d’hôtel, mais l’équipe technique entière posa son véto à cause du trop peu d’espace. Il nous faudrait une suite alors, avec vue, ce serait top ça. A noter pour la grande échelle, si un palace aurait l’amabilité de nous accueillir. Et pourquoi pas ? Sophie suggère aussi une boîte de nuit. Ça emballe plus les techniciens et techniciennes, tiens !

Ce matin, ils ne sont que 16 dans l’audience, certains manquent à l’appel, peut-être-sûrement bloqués par un mouvement dont je ne ferai pas la publicité. Ma doué. Comme on dit chez moi. Heureusement pour nous Sophie Jousse est aux commandes de toute une opération commando : circulation facilitée, on coupera à travers les champs de Montval-sur-Loir et nous serons à l’heure.

L’enfant sur sa chaise reste bouche bée. Et pourtant, on ne fait pas du jeune public du tout. J’espère qu’il ne lit pas le drame qui se joue ici, mais uniquement une histoire de chasse aux trésors perdus.
On n’a pas besoin de savoir trop tôt ce qui nous arrive à la fin : comment cette histoire se termine. « Faire exister puis laisser exister » l’innocence, c’est important aussi.

Quand elles poussent la porte et entrent dans l’espace devenu scénique, je ne sais pas pourquoi, et ce n’est pas la première fois que j’ai cette impression : elles viennent d’un autre temps, d’une autre époque. Mais je ne saurais pas dire si elles débarquent du passé ou du futur. Si ces lieux semblent plus vieux qu’elles ou si elles sont en avance sur leur temps. Le restaurant du futur ? La banque du passé ? Une très étrange sensation m’envahit à chaque fois, je ne pourrais pas vraiment vous en dire plus. Il y a quelque chose en tous cas de l’espace spatio-temporel qui vrille, qui est décalé, qui ne colle plus. Comme si elles n’étaient en tous cas pas vraiment là où elles devraient être. Et c’est un peu ça cette histoire de femmes, qui ont vieilli d’un coup d’un seul, et sans être déjà vieilles, ne reconnaissent déjà plus rien autour d’elles.

Autour d’elles, il y a tous ces verres, ces théières, ces bouteilles, l’espace du comptoir : suggestif. Elles en jouent et la chorégraphie qui passe derrière le bar nous ramène à tous ces instants de joie et de fête qu’on a pu vivre tôt le matin et tard le soir dans ce genre d’endroit.

Elles rentrent se coucher, et tout ça n’était qu’un rêve. Elles partent dans une autre dimension danser cette histoire-là. Elles nous laissent sans voix, nous sommes comme submergés par un tsunami de vie : imprégnés.

Et maintenant, voilà la dernière et pas des moindres – la 11ème représentation de la semaine qui s’achèvera sans moi. Je dois avancer mon départ, parce-que…Bruxelles, c’est loin. Et les kilomètres ne vont pas se faire tout seul. Encore moins, si des éléments fluorescent vous en empêchent. Quelle déception de ne pas voir la dernière, même si je l’ai déjà vu 10 fois. On ne s’en lasse pas. Je vous jure.

#8 – HUMAN SCALE – la petite échelle la der des der (enfin pour le moment)
 

@Louise Doumeng

Lundi matin, retour à la vie quotidienne des lieux quotidiens de Montval-sur-Loir.
« Et la suite alors ? Qui pour se souvenir ? » Toutes les belles personnes qui se sont rendues dans la curiosité saine et impromptue de cette intense expérience humano-chorégraphique. En partageant autour d’eux ces souvenirs encore tous frais, l’invisible vibrera dans tous ces endroits dansés.

Je suis rentrée chez moi aussi. Et la bande-son de Denis, le musicien continue de tourner dans ma tête et de me faire tourner autour de toute ces thématiques soulevées.

Comment s’est passée la 11ème et dernière représentation de la série, vous demandez vous ? Sans y être, puisque j’essayais désespérément de quitter la Sarthe, j’imagine que tout s’est bien déroulé.
Alors que je commençais à me demander sérieusement si toute cette manigance de gilets jaunes n’était pas qu’un prétexte pour garder Louisette en Sarthe, les filles saluaient pour la dernière fois de la série, sous un tonnerre d’applaudissements, c’est certain.
La salle de restaurant de l’Hôtel est l’espace dans lequel elles avaient le moins répété m’avait confié Pauline. Je pense qu’elles ont dû agencer l’espace de telle sorte que leur couloir scénique, le un couloir d’entrée qu’on peut imaginer comme le couloir de plein d’autres ressorts, était le long des spectateurs dans la profondeur. Je ne vois pas comment elles auraient pu faire autrement. Ou central ? Entre les gens ? Whaou. Où sans corridor du tout ? Impossible. Pour le solo de Pauline, elle a dû avoir bien plus d’espace qu’à la pharmacie, enfin, avec les tables du restaurant derrière, c’était peut-être condensé, tout dépend où la régie a pu se placer. . Et pour Marie, la fin de son texte, il devait forcément il y avoir une porte de sortie, et un couloir. Alors ?

Même si je commençais à connaître la performance dans ses moindres détails, je ne peux pas deviner l’espace dans cette nouvelle variable spatiale décidé par Florence la chorégraphe et dessiné par les interprètes.
C’est l’enjeu du projet.
Se renouveler.
S’adapter.
S’acclimater.
S’accommoder.
« Mettre de l’eau dans son vin, oui »

Dans la vie, comme dans la danse, toujours les mêmes secrets.

Je repars avec cet entrain, cette ivresse, cette inspiration expressionniste.
Je retourne à ma vie avec toute cette lumière dégagée et cette urgence infernale de vivre.
Je demeure avec ce frisson poétique et troublant qui m’a aspiré.

Et un autre jour commence autre part, et aussi là-bas à Montval, où ils ont essayé de me kidnapper, mais…sans rancune.